Fin de veille

5 – 4 – 3 -2 – 1 ! Ça y est ! Le décompte vient d’être donné par Dominique bien ancré sa table carte. L’équipage se réunit autour d’un breuvage de circonstance. Même les endormis se lèvent spécialement pour l’occasion. Et quelle occasion… ce mardi 15 août, Cruising Swiss 5 et ses 7 hommes d’équipage viennent de passer sous la latitude du Cercle Polaire. Retour dans le grand sud ! Outre la symbolique, le moment loin d’être cérémonieux, résonne un peu différemment dans nos têtes, il évoque le sentiment d’une fin de veille, d’avoir enfin laissé derrière nous les moments difficiles, parfois sportifs, de cette traversée de la mer de Norvège. Attention, nous respecterons bien l’adage voulant que relâche ne sera fait qu’une fois le bateau amarré Trondheim. Pour autant, il me faut revenir un peu plus dans les détails de ces 5 derniers jours, en complément des informations qu’a pu vous livrer Dominique dans ses deux dernières publications.

Jeudi 10 août. Rien ne pouvait être plus différent de ce que nous allions vivre. Après tout, difficile de reprocher l’Archipel du Svalbard de se résoudre laisser repartir 7 sympathiques gentlemen comme nous. Ambiance : 6 premières heures sur une mer d’huile, grand soleil et une vitesse moyenne du vent autour d’1 nœud, 1 nœud 5. Mais ça, Dominique vous l’a déjà raconté. La suite ? Svalbard disparaît dans les nuages, l’horizon avec lui. ce moment, nous ne nous imaginons pas que nous ne reverrions un vrai ciel bleu est dégagé que lundi en fin de soirée, soit 4 jours et demi plus tard. Les choses sérieuses commencent ds l’après-midi avec une première dépression traversée sans soucis, mais avec des vents forcissant et s’établissant jusqu’ 30 nœuds. Conséquence directe et état de fait, une mer trs agitée, des oreilles internes encore balbutiantes avec l’équilibre marin et des hommes qui tombent comme des mouches. Entre malades et barbouillés, trois gaillards restent debout (aucun nom ne serra donné par soucis d’équité).

La suite des affaires ne s’annonce guère plus glorieuse. Encore une fois, pour bien comprendre les phénomènes météos que nous avons traversé, je vous invite relire les news de Dominique « Retour dans le monde des dépressions » et « Quand cela ne se passe pas comme prévu ». Et pour ne pas se passer comme prévu ! Samedi soir, nous sommes sensés passer au cœur de la dépression pour éviter du méchant. Elle est malheureusement trop l’Ouest de 25 miles. Le vent forcit d’un coup et ordre est donné de prendre le troisième ris. Le temps de la manœuvre, Cruising Swiss 5 subit les assauts du vent 40 nœuds et plus. Affalage de la grand-voile et virement de bord sous trinquette pour se sortir de cette zone de vent fort. Je souligne ici le grand sang froid de Dominique, hors concours bord en terme d’expérience dans les tempêtes, qui décide rapidement de tout affaler et mettre le bateau la cap pour plusieurs heures afin de laisser le capitaine et ses hommes se reposer et trouver une échappatoire viable. Petit aparté pour ceux qui n’auraient pas eu manœuvrer par 45 nœuds de vent. Vous avez beau être fort d’une solide expérience dans un voilier, des manœuvres aussi basiques qu’affaler une grand voile ou effectuer un virement de bord deviennent d’un seul coup une montagne jamais gravie !

8 heures. Nous allons passer 8 heures ainsi, recroquevillés dans notre coque d’alu, ballottés par la mer déformée, écoutant le vent sifflant son fiel et l’observant faisant fumer la mer. Relais toutes les heures en extérieur pour qu’un homme soit toujours dans le cockpit et s’assurer que le bateau n’ait pas de soucis dehors. Longs moments de solitude observer les creux, la lumière du jour ensevelit dans la grisaille, l’anémomètre qui ne descend plus sous 40 nœuds. Record d’observation pour Pierre avec une rafale 53 nœuds, lui qui nous confiait en début de croisière : « mon pire cauchemar sur un voilier, me retrouver dans des vents plus de 40 nœuds et dans des creux de 10 mètres. » Pour le vent c’est désormais fait. Pour les creux, vous m’excuserez de ne pas avoir sorti mon double décimètre mais c’était gros ! Après ces huit heures la cape, le moteur est mis en marche. Appuyé par la trinquette et une GV trois ris, l’équipage gagne le centre de la dépression pour trouver des vents plus raisonnables 30 nœuds. Dimanche midi, le gros est derrière nous. Petit tour de table bord sur ceux qui ont déjà navigué avec un tel vent – Léo : « Non » – Jean Paul : « Non » – Hervé : « Non » – Pierre : « Non »… bizutage en règle.

Et quand vous pensez que le plus dur est passé… les systèmes dépressionnaires sont censés être derrière nous. Un nouveau petit se forme plus au sud mais il sera parti notre arrivée. Oui ! Sauf que, ironie de la voile, il faut parfois apprendre ralentir. Cruising Swiss 5 a navigué trop vite et se retrouve de nouveau dans des forts vents. 35 nœuds établis, moins violents que la veille, mais une mer toujours toujours formée. 5h30 du matin lundi, une déferlante se brise sur le flanc du bateau. L’action ne doit pas durer plus de 5 secondes mais il y a de quoi en parler pendant des heures. Dehors, CS5 se couche. Photo publicitaire pour les harnais de sécurité dans le cockpit avec Stéphane, Dominique et Léo, dehors ce moment, qui pendouillent leur sangle respective en attendant que le bateau se redresse. Dedans, Jean-Paul et Pierre qui dormaient sont soulevés de leur couchette sans bien comprendre ce qui leur arrive. Bertrand reçoit une volée de verres en plastiques et Hervé récupère des paquets d’eau dans le visage avec la vague scélérate qui s’est immiscée à l’intérieur. Cruising Swiss 5 repart, mais la capote qui protège les hommes dans le cockpit du vent et de la pluie est arrachée, des instruments bord ont pris l’eau et baromètre et Iridium permettant de récupérer les données météos ne fonctionnent plus. Dernier souvenir de l’incident, un pot d’herbes de Provence venus s’écraser sur le mur bâbord du bateau offrant un magnifique « Picasso culinaire » pour la fin de la traversée.

Lundi vers 15 heures. Après presque 48 heures, le vent retombe sous les 25 nœuds et le ciel se dégage. Du soleil ! Les tourments de ces 4 derniers jours touchent leur fin, offrant même une journée totale de répit l’équipage, en ce mardi 15 août, qui profite des conditions enfin clémentes pour transformer le cockpit en salon de séchoir, certains ayant des difficultés trouver un dernier petit vêtement sec. La vie du marin est ainsi faite. Parfois, rarement, elle vous offre des traversées calmes, sans histoire. D’autres fois, elle vous met les nerfs en pelote, le mental à rude épreuve. Mais, même dans ces conditions, la mer sait toujours vous offrir de merveilleux cadeaux. Baleines croisées à volonté en début de week-end, dauphins qui viennent jouer avec l’étrave du bateau, ce soir, au moment d’écrire ces lignes, un coucher de soleil aux couleurs splendides (oui, nous avons retrouvé la nuit depuis lundi). Et surtout, au plus fort de la tourmente, quelques instants avant la déferlante, une famille d’orques croisée dans la brume moins de 20 mètres du bateau !

1024DSCN3344.JPG23 heures ce mardi, il ne restait plus que 150 miles avant l’entrée du chenal pour Trondheim, puis, encore une soixantaine avant le port. Derniers jeux météorologiques pour l’équipage qui n’a plus craindre le coup de grisou d’une nouvelle dépression. Simplement faire avec les bascules de vent, tantôt adonnantes, tantôt refusantes, mais toujours au près, au mieux de travers, pour approcher dans les meilleures conditions de Trondheim. Les quarts se font désormais plus sereins, moins angoissants, de nuit lorsqu’il est censé faire nuit (une peu de normalité que diable !), fin de veille pour l’équipage de Crusing Swiss 5.

Léo Lecomte bord de Cruising Swiss 5 – Mardi 15 aot 2017

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