Réveil polaire

« Léo passe moi ta caméra ! »

Regard embué vers Dominique. Je suis encore dans ma couchette et me demande bien pourquoi notre skipper me réveille l’air aussi surexcité. Premier réflexe forcément : « Un ours ? » En posant la question, je jette un oeil morne et toujours ensomeillé à ma montre, il est 2H55 du matin et, dehors, la pluie semble tomber de manière plutôt soutenue. « On est dans un champ de mines » me répond Dominique. Un champ de mines ? D’un coup les connexions se font. Ce n’est pas la pluie qui se répercute sur le pont et les hublots du bateau mais les crépitements typiques des glaçons, grawlers et icebergs fondant au contact du soleil et de la surface de l’eau.

Coup d’œil à l’extérieur. La petite anse dans laquelle nous mouillons pour cette nuit du lundi 7 août au mardi 8, la veille si paisible, ornée de deux-trois bouts de glace en fin de vie, est devenue blanche. Cruisnig Swiss 5 est cerné. Jusqu’à aujourd’hui, nous étions toujours partis sciemment à la rencontre de ces « champs de mines » polaires. Celui-ci nous a surpris en plein sommeil. Le glacier voisin de notre anse, Hansbreen, a craqué durant la nuit, déversant sur nous ce flot blanc. Pas d’inquiétudes à avoir, le bateau est bien ancré et ne sera pas dérangé, la surprise est simplement de taille, le réveil, polaire !

Au matin, inutile de vous dire que les 7 à bord y vont de leurs commentaires et surtout photos pour immortaliser ce moment de surprise. Analyse intéressante de Dominique qui parvient à une comparaison pas loin de la réalité sur les crépitements de la glace : « en me réveillant j’ai cru que j’étais au milieu d’une rivière avec ce bruit autour du bateau. » Cependant, un léger problème se pose tout de même. Nous sommes censés passer deux jours dans cette anse avant notre départ pour Trondheim. Si cette glace n’est pas dangereuse pour Cruising Swiss 5, elle est plus inquiétante pour notre petite annexe gonflable qui nous permet de rejoindre la terre. Batterie de suggestions à bord. Pierre : « on fait comme les phoques barbus, on se laisse dériver sur une belle plateforme. » Bertrand : « On cale le moteur de l’annexe sur un glaçon ». Stéphane : « Éh messieurs, ce sont des glaçons pas des ours, ils ne vont pas nous sauter dessus il suffit de slalomer entre eux ». Inutile de vous préciser laquelle de ces trois solutions sera retenue…

Après une séance de slalom entre les glaçons, nos 7 sont à terre face à Hornsund, station scientifique polonaise qui se résume à un grand bâtiment pour loger scientifiques et personnel chargé de l’entretien du lieu, deux hangars, une batterie de 20 scooters des neiges, un tracteur et deux « tanks amphibies » pour le moins assez indescriptibles. Avant la traversée durant laquelle nous ne métrons plus pied à terre durant une semaine, nous profitons de ces derniers instants de promenade svalbaridenne et approchons au plus près le glacier qui, dans la nuit, nous a offert ce joli cadeau. Longues minutes de recueillement devant ce spectacle dont nous ne nous lassons pas. Le silence, est juste brisé par le grondement des blocs de glace qui continuent de se détacher de l’Hansbreen. Les scientifiques polonais nous ont appris que depuis leur installation sur place il y a une soixantaine d’années, le glacier a reculé de 4 kilomètres.

Je terminerais mon propos ici en m’attardant quelques instants sur cette station scientifique. Au retour de notre escapade, nous discutons brièvement avec une scientifique et deux travailleurs qui nous dressent les grandes lignes du lieu. La station est exploitée par les Polonais. On y trouve ici géologues, météorologues, océanographes, climatologues… le lieu fonctionne en « missions » d’une année et celle de nos interlocuteurs, arrivés il y a un mois, est la quarantième du genre. La base peut accueillir 25 personnes l’été et fonctionne en comité restreint de 10 têtes l’hiver. Faute de place, les scientifiques se relaient entre ici et Longyearbyen sur des périodes courant d’une semaine à un mois. La plupart des travailleurs chargés de l’entretien du lieu sont des saisonniers qui œuvrent majoritairement l’été. Nous n’en saurons pas beaucoup plus sur les travaux effectués sur place. Voici donc, après les enclaves russes de Pyramiden et Barentsburg, la capitale norvégienne Longyearbyen, ce tout petit bout de Pologne, niché au coeur du Svalbard, si loin de la mère patrie.

Léo Lecomte à bord de Cruising Swiss 5 – Mardi 8 août 2017

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