Transition et gigantisme

Depuis le début de notre aventure, difficile de dire que nous avons été lésés en découvertes et rencontres en tous genres, aussi surprenantes fussent-elles (coucou Barentsburg). Si les joyaux du Svalbard ont pu, parfois, se faire mystérieux ou désirables, à chaque jour valait sa peine. Mais, sur une croisière de 3 semaines, existe forcément une inévitable journée (ou plusieurs selon contexte) que nous qualifierons de transitoire.

Notre dernière étape pré-traversée a été établie depuis toujours dans la baie d’Hornsund. Baie que nous devions rejoindre dans la journée de mardi pour une étape mammouth de 70 miles en route directe, presque 100 dans les faits. Au vu des dernières journées pauvres en vent, Dominique décidait d’avancer cette longue étape de 24 heures grâce à une petite fenêtre météo favorable permettant de préserver le moteur et, surtout, faire avancer un bateau à voile à la voile. Dimanche 6, la longue descente qui allait nous mener sous la latitude du 77 Nord pouvait commencer. Se met alors en place le fameux système des « quarts » que tout marin ayant déjà pratiqué les longues distances connaît. Explications.

En tant que skipper, Dominique est en dehors de ce roulement. Pour les autres, trois équipes de deux : Jean Paul – Pierre ; Bertrand – Hervé ; Stéphane – Léo. Du franco-suisse à tous les étages, pas de jaloux. Les journées se divisent en deux tranches de 6 heures et 3 de 4 heures. À chaque équipe, une fonction qui tourne à chaque roulement. Tâche numéro 1 : sur le pont, s’occuper de faire avancer et diriger le bateau. Tâche numéro 2 : standby, ou, pour être plus explicite, traitement du tout venant. Nettoyage du bateau, cuisine, soutient de l’équipe sur le pont en cas de nécessité. Tâche numéro 3 : les pieds au chaud dans le duvet, pas besoin de dessin. Ce roulement sera d’ailleurs le modèle utilisé pour notre traversée. Le tableau vous semble clair ? Pas de questions subsidiaires ?

De transitoire, cette navigation va vite se transformer en transi-defroid. Un archipel situé si haut sur notre planète ne pouvait ternir sa réputation polaire sans nous offrir une bonne grosse journée nordique. Je précise : 21 heures sur l’eau, du brouillard, de la bruine devenue même pluie pour certains quarts. Une terre totalement invisible à l’oeil, empêtrée dans une nasse grise de nuages, il ferait presque nuit au Svalbard, c’est vous dire. Et du froid ! Du très froid même… de celui qui vous piquote les membres, vous fait greloter et attendre avec impatience la quille. De celui qui incite les équipes en standby à rester bien calfeutrées à l’intérieur, laissant seuls à leur langueur les hommes de pont. Mais, même dans ces longs instants de plaisance glaciale, le lieu sait vous offrir du baume au coeur. 3h30 du matin lundi, Stephen et Léo sont sur le pont. Au loin, des jets d’eau. Trois rorquals sont sur le même chemin que nous. À bonne distance, ils nous accompagnent 30 minutes, émergeants des eaux par intervals réguliers pour respirer. 9h du matin – Cruising Swiss 5 jette l’ancre au lieu dit « Treskelbukta ». Fin de transition. Petit déjeuner et sieste pour tout le monde.

Et le gigantisme dans tout ça ? J’y viens. L’air de rien, le jour du départ pour la Norvège approche. Dominique a déjà fixé le jeudi 10, minuit, pour le coup de clairon de la grande traversée. Réveil de sieste vers 13 heures. Décision est prise d’explorer plus en profondeur ce fjord d’Hornsund et de profiter encore une fois du spectacle des glaciers. Après quelques minutes seulement, voici ce qui nous entoure, pêle-mêle : Samarinbreen, Chomjakusbreen, Mendelevbreen, Svalisbreen, Stornbreen et, roi des rois, gigantesque langue blanche s’étalant sur plusieurs kilomètres, liant les côtes ouest et est du Spitzberg, l’Hornbreen.

Accumulation de 6 glaciers nous offrant un panorama de presque 360 degrés. Gigantesque ! Dernier détails et non des moindres, l’énorme quantité de glace déversée dans cette baie par la fonte de ces géants blancs. Slalom de Cruising Swiss 5 au milieu des grawlers et icebergs. Paysage apocalyptique et merveilleux à la fois que ces morceaux, détachés de leur mère, aux formes improbables et acérées. Paysage servit par une lumière nouvelle, le retour du soleil au milieu de la grisaille qui fut notre compagne ces derniers jours. Contemplation acte 4.

Léo Lecomte à bord de Cruising Swiss 5 – Lundi 7 août 2017

Aucun commentaire pour "Transition et gigantisme"