Barentsburg. Comment vous dire…

Il est parfois très difficile de mettre des mots sur ce que l’on voit ou vie. La charmante bourgade de Barentsburg est de ces endroits dont vous aurez beau raconter et retourner le problème dans tous les sens, il sera bien compliqué de faire ressentir à l’autre l’atmosphère qui s’y dégageait lorsque vous y étiez. Malgré cette constatation, c’est la mission que je me donne aujourd’hui. Mettre des mots pour vous faire vivre l’incomparable Barentsburg.

1024P1100780.JPGAvant toute chose, petite re-contextualisation. Barentsburg est l’une des trois villes active du Svalbard avec Longyearbyen et Ny-Ålesund. Quand je parle de ville, cassez tous les codes et images que votre cerveau associera au concept de ville. À la fois mégalopole et village de campagne croisés à une cités industrielle, le schéma de ville svalbardienne est certainement unique au monde. Barentsburg donc. Au contraire des ces cousines Ny-Ålesund et Longyearbyen qui battent pavillon norvégien, Barentsburg est le centre névralgique de l’activité minière russe et de sa société Trust Arcticugol (La même société qui autrefois fit vivre Pyramiden et qui tente désormais de faire de cette ville fantôme un rendez-vous touristique). Barentsburg était une halte nécessaire à notre expédition, puisque dernier lieu où nous pouvions faire le plein de fuel en anticipation des deux prochaines semaines et surtout de la traversée vers Trondheim. Certainement pleins de préjugés sur ce que peut-être une cité minière russe, nous ne nous attendions pas spécialement à une soirée touristique passionnante. Et pourtant… début du récit d’une soirée à ne pas oublier.

Cruising Swiss 5 a donc terminé sa phase d’approche de la ville jeudi soir vers 18h. Vue de la mer, les premières impressions viennent confirmer nos préjugés initiaux. Ville cubique, faite de taule et de hangars, agrémentée des quelques cheminées d’usines fumantes, le tout déposé sur une montagne particulièrement noire puisque riche en charbon. Pas franchement funky. Le bateau amarré au port (un port constitué d’un ponton de 20 mètres pour la plaisance et d’un débarcadère), je profite, comme la plupart de mes camarades, d’un rare réseau téléphonique pour passer un coup de téléphone à ma chère et tendre. Voici mes premiers mots : « coucou, je suis dans la ville la plus moche du monde »… toujours tourner sa langue 7 fois… vous connaissez la suite. Répétant ces mêmes paroles à mes compagnons de bord, certains, sûrement plus à même d’appréhender l’architecture russo-svalbardienne, mettent déjà le holà à mes propos : « moi je trouve qu’il y a quelque chose ici » appuie Bertrand.

1024P1100806.JPGCe « quelque chose » justement, va s’offrir à nous à l’occasion d’une visite nocturne. Enfin nocturne… n’oublions pas que nous n’avons pas une minute de nuit à cette latitude. Il s’agit donc d’une visite post 22h30. Descriptif de cette découverte mètre après mètre. Tout d’abord, la ville est juchée à flanc de mont. Depuis le port, il nous faut donc emprunter un grand escalier de bois serpentant au coeur des anciens bâtiments, aujourd’hui abandonnés. Première constatation, comme la terre ou les montagnes, on peut mesurer l’âge de Barentsburg à ses strates. En bas, vieilles baraques de bois aux fenêtres brisées ou condamnées. Au milieu, du plus récent mais tout de même un peu vieillot, comme l’école, au style soviétique prononcé, construite de briques et décorée de dessins enfantins. Ou le « souvenir shop », maison carrée et à la peinture ancienne mais qui s’est tout de même permis de peindre un ours blanc faisant semblant de regarder par la fenêtre. Enfin, la dernière strate, la ville nouvelle. Sur la gauche, les deux immeubles des locaux. Peintures neuves, l’un fait de carrés blancs, bleus, verts, l’autre orange, jaune et blanc. Au centre, le bâtiment administratif de la Trust Arcticugol, d’un rouge vif. Sur la droite, un hôtel aux airs flambants neufs et qui offre même le luxe d’un sauna ! Bref, voici au global la vision qui s’offre à nous une fois débarqués. Autant dire que les amoureux de la photographie, des contrastes de couleurs, de matériaux ou de vieux et de nouveau, trouvent ici un terrain de jeux quasi infini.

1024P1100782.JPGMontons donc ces marches qui nous permettent de progresser dans Barentsburg. Laissons derrière nous la vieille ville et ses maisons abandonnées aux souvenir centenaires. Prenons tout de même le temps d’observer quelques détails insolites comme les panneaux de parking, non pas pour voitures, mais pour scooters des neiges. Apprécions également une grande terrasse de bois d’environ 100m2, jonchée de trois bancs et offrant une vue magnifique sur la baie. So romantic ! Nous voici enfin arrivés en haut de ces marches, là où le neuf prend progressivement le pas sur l’ancien. Nous sommes au centre de la ville. Nouvelle terre de contraste ! Ici cohabitent, d’un côté un palais des sports neuf, offrant aux locaux une salle de fitness, de l’autre une église : tour de bois sur deux étages, entourée de remparts de bois et quadrillés de 4 tourelles croulants sous le poids de l’âge. En contre-bas du lieu de culte, un terrain de foot creusé dans la terre. 4 buts sans filets et une surface de jeu charbonneuse !

1024P1100840.JPGLe centre passé, nous voici désormais dans la partie récente du lieu. Je ne vous cacherai pas qu’outre l’attrait touristique, notre sortie du soir avait également pour objectif de rallier le bar de l’hôtel. Mais voici qu’apparait à notre droite, le futur théâtre du point culminant de l’improbable. Ce qui ressemble à une grande maison de bois rouge porte les inscriptions suivantes : Krasniy Medved / bar, local brewery. Sincèrement, mettez-vous à notre place. Comment résister à une bière brassée à Barentsburg ? Une bière de latitude 78 Nord (l’abus d’alcool est dangereux pour la santé etc etc) ! Nous pénétrons donc dans le lieu. Changement total d’ambiance ! Modernité complète, une architecture d’intérieur franchement pas dégueu et un petit bar d’exposition. La véritable salle est à l’étage supérieur. Nouvelle surprise. Anti-chambre du bar, une salle faisant penser à un local à ski : les clients sont priés de laisser leurs chaussures ici et d’enfiler les claquettes mises à disposition ou d’entrer en chaussettes.

1024P1100828.JPG« Bonjour, je suis Sasha, je suis de service ce soir et je m’occupe de vous », nous accueille une jeune russe d’environ 25 ans et seule serveuse en poste à 23h dans un bar qui ferme à 2h. La salle du bar est une grande pièce, parquet ciré, mur fraîchement repeint en bleu et blanc, tringles à rideaux faites de skis de fond et, au milieu de la pièce, une statue d’un ours rouge, du nom de la bière locale : « la Red Bear ». Tradition à remplir, sur les poutres blanches, dessiner au feutre son bateau, date et noms. C’est Dominique qui s’y colle. Voici Cruising Swiss 5 et son équipage qui passe à la postérité de Barentsburg.

1024P1100831.JPGArrêtons nous quelques instants sur l’ambiance. Arrivés sur place à 23h, la foule ne se bousculait pas au portillon. Non pas que le Barentsburgeois soit un couche tôt bien au contraire, ces derniers ont justement commencé à arriver à partir de 23h ! Petite remarque au passage, le client du bar branché de Barentsburg n’est pas beaucoup plus différent que ceux du reste du monde. En témoigne un jeune russe, plutôt en délicatesse en position verticale et éconduit de manière très professionnelle par Sasha. Sur ce dernier point je vous renvoie quelques lignes plus en amont (l’abus d’alcool est dangereux pour la santé etc, etc). Après deux heures passées autour du breuvage local, et d’un bon jus de pomme pour Bertrand, à discuter et rire de l’incongruité de la ville, derniers instants d’irrationalité. Au coeur de ce bar, vous tournez la tête quelques instants pour regarder par la fenêtre. Au premier plan, enchevêtrement de tôles colorées en tous genres. Deuxième plan, la mer, lisse et scintillante. En troisième rideau, les montagnes et neiges qui font face à la ville, le tout baigné d’un soleil radieux. Coup d’oeil à sa montre, il est 1h du matin. Tableau impossible à rêver.

12h30 le vendredi 4 août. Cruising Swiss largue les amarres de ce qui s’avère être le dernier port avant Trondheim (mouillage pour les 6 prochains jours). Direction le sud du Spitzberg. Ultime petit coup d’oeil en arrière vers Barentsburg. D’un seul coup, la cité grise de la veille est devenue radieuse.

Léo Lecomte à bord de Cruising Suisse 5 – Vendredi 4 août

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