Mystérieuse Prince Karl Forland

Nous nous étions quittés ce dimanche au doux son des glaçons craquants au pied du glacier Nordenskiöld, autour du Cruising Swiss 5 et de son équipage, profitant fièrement de ce magnifique spectacle. Nous nous retrouvons 48h plus tard, quelques miles plus au nord-ouest, sur l’ile Prince Karl Forland, longue langue de terre qui borde la côte ouest du Spitzberg et qui forme un couloir de navigation, passage obligatoire pour tout navire voulant rejoindre Ny-Ålesund, ville la « plus polaire du monde » selon les locaux. Mais avant de vous parler de cette rencontre avec cette terre inhabitée, petite note d’information complémentaire sur les quelques anecdotes intermédiaires.
Si Longyearbyen n’était à priori plus au programme de notre équipée, le triste sort du bagage perdu et empli de charcuterie de Hervé (voir l’épisode précédent) méritait une dernière tentative de sauvetage et donc un petit crochet vers la capitale svalbardienne. Je ne ferais pas durer le suspense plus longtemps : Oui elle a été retrouvée et la charcuterie avec ! Petit plaisir de courte durée mais qui mérite également d’être raconté sans que nous gardions jalousement cette instant pour nous, la rencontre avec une baleine entre Pyramiden et Longyearbyen. Instant éphémère, comme souvent avec les cétacés par ailleurs, mais qui nous aura permis de sourire à la vision des ces quelques jets projetés à la surface, et du dos de l’animal, sortant épisodiquement sa silhouette en sens inverse de notre destination. À peine deux minutes en sa compagnie mais des minutes toujours précieuses en mer.
Lundi 31 juillet, en route pour Prince Karl Forland et la baie de Selvagen. Une navigation de près de 20 heures, marquée par des premières « péripéties » maritimes. Avec un vent au prés régulièrement au dessus des 22 noeuds : Prise de ris obligatoire, affalage du génois et envoi de la trinquette, rupture de l’écoute de génois tribord, rapidement remplacée en navigation. Bref… le tout venant du marin mais toujours à noter lorsque ces manoeuvres sont effectuées pour la première fois. Voici ce qu’il en était pour ce court – pas si court – résumé de notre dimanche soir et lundi.
Nous voici enfin arrivés au sujet d’intérêt dont il était question au départ de cet article : « La mystérieuse » ile Prince Karl Forland. Car avec ce bout de terre décroché par l’ouest de sa mère nourricière, le Spitzberg, c’est bien de mystère qu’il aura été question en ce mardi 1er août, jour de fête nationale en Suisse que nous nous apprêtons d’ailleurs à célébrer dans quelques minutes autour d’une fondue au moment où ces lignes sont écrites. Nous vous parlions d’une navigation entre lundi et mardi de 20 heures avec un vent à 22 noeuds. Les 22 noeuds furent effectivement présents lors des 10 premières heures et la sortie de l’Isfjorden. Mais, à peine le corridor de navigation marqué par l’Est du Spitzberg et la pointe sud de l’ile était entamé, qu’une chape de nuages et de brouillard se déversaient sur l’Archipel, emmenant avec eux un soleil omniprésent sur ces premières 72 heures d’expédition et faisant également taire le sifflement d’Eole. De l’ile Prince Karl Forland, nous ne verrions sur ces 10 nouvelles heures de navigation, qu’esquisse de côte, ébauches de glaciers et pieds de montagnes.
Le débarquement sur la « plage » de la baie de Selvagen allait nous maintenir dans cette brume (littéralement) de mystère. Réputée pour sa faune diversifiée et riche, l’ile montagneuse préférait garder pour elles ses joyaux. Ni phoques, ni renards polaires, ni oiseaux remarquables pour nous tenir compagnie. Qu’à cela ne tienne, cette excursion sur terre n’en valait pas moins le détour. Si le diable se cache dans les détails, alors cette ile est diabolique. Désertique et uniforme de loin, le lieu regorge de dégradés de couleurs dans sa roche, sa flaure (qui a d’ailleurs richement abreuvé l’appareil photo de Bertrand), sa terre. Cette terre justement, qui a cette fâcheuse tendance à se dérober sous vos pieds lorsque vous escaladez les monts, ou qui s’enfonce sous vos pas. La faute à un mélange de pierre friables (pour le dérobé) et de mousses verte et terre noire qui, elles, absorbent en quantité la fonte des glaciers, rendant votre progression pareille à une marche sur un tapis d’éponges.
Pour finir de dépeindre ce tableau, saupoudrez d’une bruine tenace, ajoutez l’image de cette unique cabane de baleinier en rondins de bois abandonnée au temps en bord de plage et au pied de la montagne, dont la seule preuve que ce lieu ait pu avoir un locataire un jour est ce réchaud sur lequel trône une théière, tous deux dévorés par la rouille. Dernier assaisonnement, les ossements de rennes (crânes, mâchoires, bassins) trouvés ça et là sur notre route et vous obtiendrez l’ambiance si particulière que je n’ai pas pu qualifier autrement que… la mystérieuse Prince Karl Forland.
Léo Lecomte depuis Cruising Swiss – Mardi 1er août 2017

Aucun commentaire pour "Mystérieuse Prince Karl Forland"